Histoire de Tanger : Des Phéniciens à Tanger Med, Tout Savoir sur la Perle du Détroit
Histoire de Tanger
Il y a des villes qui ont de l’histoire. Et il y a Tanger.
Tanger, c’est une ville qui a été convoitée, conquise, partagée, abandonnée et ressuscitée plus de fois qu’aucune autre cité du continent africain. Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Portugais, Espagnols, Anglais, Français la liste de ceux qui ont voulu la posséder ressemble à l’inventaire d’un musée de l’histoire universelle. Et pourtant, Tanger a toujours fini par résister à tous. Pour redevenir elle-même.
C’est peut-être ça, le vrai mystère de la ville.
Les Origines : Entre Mythes et Réalité
Ce que disent les légendes
Avant même que les historiens ne commencent à dater les premières pierres, Tanger existait déjà dans les mythes.
La tradition orale dit que Tanger serait la première terre découverte par Noé après le déluge. À la vue des traces d’argile sur le bec de la colombe envoyée en éclaireur, il se serait écrié « Tine ja » soit « la terre est venue » d’où le nom de Tinja, devenu Tanja en arabe.

Plus ancienne encore, la légende grecque. La mythologie raconte qu’Hercule aurait réalisé l’un de ses travaux aux alentours de Tanger, vaincu le géant Antée dont la colline du Charf abriterait encore le tombeau, puis remonté vers la pointe nord-ouest pour se reposer dans des grottes face au détroit. Ces grottes existent toujours. On peut les visiter aujourd’hui à quelques kilomètres de la ville. Elles s’appellent les Grottes d’Hercule et même si la géologie y a mis la main plus que la mythologie, l’endroit a quelque chose de franchement troublant au coucher du soleil.

Selon la légende la plus répandue, la ville tirerait son nom de Tingis, épouse du géant Antée, figure mythologique associée aux origines de la ville.
Voilà pour les mythes. Ce qui est certain, c’est que la position géographique de Tanger exactement à l’endroit où la Méditerranée rencontre l’Atlantique, à 14 kilomètres seulement des côtes européennes a rendu cette ville inévitable dans l’histoire. Impossible de naviguer entre les deux mers sans passer devant elle.


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Voilà pour les mythes. Ce qui est certain, c’est que la position géographique de Tanger exactement à l’endroit où la Méditerranée rencontre l’Atlantique, à 14 kilomètres seulement des côtes européennes a rendu cette ville inévitable dans l’histoire. Impossible de naviguer entre les deux mers sans passer devant elle.
Les Phéniciens : Les Premiers
Les Phéniciens, peuple de navigateurs et de marchands originaire du Levant, furent parmi les premiers à établir une présence durable sur cette côte stratégique. Vers le IXe siècle avant notre ère, ils fondèrent un comptoir commercial qui allait devenir l’embryon de la future Tanger. Pour eux, l’emplacement était parfait : une baie naturelle protégée, des vents favorables, et une position sur la route de leurs échanges avec les peuples de l’Afrique de l’Ouest.
Ce port devient un comptoir commercial florissant sous l’influence des Carthaginois, qui y développent le commerce maritime et l’exploitation des richesses locales. Au IVe siècle avant J.-C., c’est sous la domination carthaginoise que Tinji ou Tingi acquiert une importance notable, marquant le début d’une ascension vers un rôle majeur dans l’histoire de la région

Tingis la Romaine : Quand l’Empire Passait par Tanger
Après la chute de Carthage, Tanger passe sous domination romaine en 146 av. J.-C. et intègre la province de Maurétanie Tingitane.
Les Romains ne font pas les choses à moitié. Ils transforment Tingis c’est le nom qu’ils donnent à la ville en véritable colonie avec tout ce que ça implique : forum, thermes, temples, rues tracées au cordeau. L’Empereur Claude transforme Tanger en colonie romaine en 42 après J.-C. La ville devient ainsi une des portes de l’Empire sur l’Afrique.
À quelques kilomètres de là, sur la côte atlantique, les Romains exploitent une ressource qui fait la fortune de la région : la ville antique de Cotta était notamment connue pour la production de garum, condiment prisé dans tout l’Empire romain. Ce garum une sorte de sauce de poisson fermentée était exporté jusqu’à Rome, jusque dans les tables les plus raffinées de l’Empire. On retrouve encore aujourd’hui les cuves de production à Cotta, une des curiosités archéologiques méconnues de la région de Tanger.
Après cinq siècles de domination romaine et une brève occupation par les Vandales au 5e siècle, Tingis a été occupée par l’Empire byzantin au 6e siècle. Vandales, Byzantins la ville change de mains comme on change de chemise. Mais elle tient.
La Conquête Arabe : Un Nouveau Monde s’Ouvre
En 705, Tanger est conquise par les troupes musulmanes d’Oqba Ibn Nafi, marquant le début de son islamisation.
Ce qui se passe ensuite dépasse tout ce qu’on aurait pu imaginer.
En 711, depuis Tanger, une armée traverse le détroit. Elle est conduite par Tariq ibn Ziyad un Berbère, pas un Arabe k
avec quelques milliers d’hommes. De l’autre côté, il y a l’Espagne wisigothique. Ce qui devait être une simple razzia devient une conquête. En moins de trois ans, la péninsule ibérique tout entière tombe. La ville devient un point de départ crucial pour la conquête de l’Espagne en 711. Les forces du Califat omeyyade vont balayer en quelques mois Séville, Cordoue, Grenade, la capitale wisigothe Tolède et Caceres.
Tanger venait de changer le cours de l’histoire du monde occidental.
Mais paradoxalement, après cet épisode fondateur, sous les dynasties berbères almoravide et almohade, Tanger végète. Elle ne jouera plus qu’un rôle secondaire derrière Ceuta. La gloire est ailleurs pendant quelques siècles. La ville se recroqueville sur elle-même.
C’est aussi de cette époque que date le personnage le plus illustre que Tanger ait jamais produit : Ibn Battûta. Né à Tanger, issu de la moyenne bourgeoisie, il y fait des études religieuses. Il quitte la ville en 1325 pour accomplir un pèlerinage à La Mecque et ne rentrera plus vraiment. Ce voyage durera 29 ans, couvrira 120 000 kilomètres, et donnera naissance à la Rihla, le récit de voyage le plus ambitieux du Moyen Âge. Ibn Battûta repose aujourd’hui à Tanger, dans un mausolée dans la médina.
L’Épisode Britannique : Quand Tanger Fut Anglaise
L’histoire qui suit est tellement improbable qu’on a du mal à y croire.
En 1661, le roi du Portugal offre Tanger en dot à Charles II d’Angleterre, à l’occasion de son mariage avec l’infante Catherine de Bragance. La ville marocaine, africaine, méditerranéenne devient britannique le temps d’un contrat de mariage.
Les Anglais y restent jusqu’en 1684. Ils y construisent une jetée, renforcent les fortifications, installent leurs marchands et leurs soldats. Puis ils décident que la ville coûte trop cher à défendre. Avant de partir, ils rasent méthodiquement tout ce qu’ils ont construit la jetée, les forts, les bâtiments pour ne rien laisser à leurs successeurs.
C’est une image assez révélatrice de la façon dont les puissances étrangères ont toujours traité Tanger : comme un pion, pas comme une ville.
Après le départ des Anglais, le sultan Moulay Ismaïl reprend Tanger et la réintègre dans le royaume marocain. La ville va alors péricliter jusqu’à se transformer en un repaire de corsaires de second ordre. Une longue période de transition, avant que l’Histoire ne revienne la chercher.


Le XIXe Siècle : La Ville des Ambassadeurs
Au XIXe siècle, Tanger prend un rôle qu’aucune autre ville marocaine ne joue : elle devient la capitale diplomatique du royaume.
Toutes les ambassades européennes en mission diplomatique débarquent à Tanger avant de rejoindre Fès ou Meknès pour une audience auprès du Sultan. Tanger est le seul lieu de résidence autorisé pour les Occidentaux au Maroc. Résultat : la ville se remplit de consuls, d’espions, de marchands, d’aventuriers et d’artistes européens qui se croisent dans ses cafés et ses ruelles.
En 1777, le Sultan a reconnu les États-Unis comme État et en 1821, un édifice dans le quartier juif accolé à une maison close leur est offert. La Légation américaine est la plus ancienne représentation américaine à l’étranger. Elle est aujourd’hui classée monument historique et transformée en musée. C’est la seule propriété américaine hors des États-Unis à avoir ce statut.
Cette effervescence diplomatique attire aussi des artistes. Eugène Delacroix passe à Tanger en 1832. Henri Matisse y séjourne. Alexandre Dumas, Pierre Loti. Tous repartent avec des carnets pleins de couleurs et de lumières qui vont transformer leur œuvre. Au XIXe siècle, elle devient le principal contact des pays occidentaux avec le Maroc et est le lieu touristique du royaume auquel visitent des écrivains comme Alexandre Dumas et Pierre Loti.

La Zone Internationale : La Plus Grande Expérience Politique de l’Histoire de Tanger
Et maintenant on arrive à l’épisode le plus extraordinaire de toute l’histoire de Tanger. L’épisode qui la rend vraiment unique au monde.
Les Appétits Européens
Au début du XXe siècle, la France et l’Espagne se partagent le Maroc dans le cadre du Protectorat signé en 1912. Mais Tanger pose un problème : tout le monde la veut et personne ne veut que les autres l’aient.
La situation stratégique de la ville de Tanger, où siège le corps diplomatique officiellement depuis 1856, attise de plus en plus les convoitises des Européens. En 1904, la France et l’Espagne s’entendent pour préciser leurs ambitions sur le Maroc, ce qui provoque une vive réaction de l’empereur d’Allemagne.
Le Kaiser Guillaume II débarque lui-même à Tanger en 1905 dans un geste de provocation diplomatique qui manque de déclencher une guerre européenne. La crise est résolue à la Conférence d’Algésiras mais Tanger reste une pomme de discorde.
La Solution : Que Personne ne L’ait
« Tanger doit sa liberté aux jalousies des puissances la ville devait n’appartenir à personne », écrira Paul Morand. C’est exactement ça.
En 1923, Tanger est dotée d’un statut international, placé sous l’administration conjointe de plusieurs puissances européennes : France, Espagne, Royaume-Uni, puis Italie, Belgique, Pays-Bas, Portugal, Suède.
La zone internationale de Tanger est un territoire autonome de 373 km² ayant existé à Tanger et ses alentours du 14 mai 1924 jusqu’à sa réintégration dans le royaume du Maroc le 29 octobre 1956.

Ce système est fascinant dans son absurdité organisée. L’administration internationale comptait quatre organes : le Mendoub qui représentait le sultan, le Comité de contrôle qui veillait à l’observation du régime d’égalité économique, l’assemblée législative qui exerçait le pouvoir législatif, et l’administrateur qui dirigeait l’administration internationale.
Cette configuration unique en fait une enclave cosmopolite et un terrain d’expérimentations diplomatiques. « Elle ne pousse pas de racines profondes dans la terre d’Afrique. Ville internationale, ses égouts sont espagnols, son électricité anglaise, ses tramways français » et dans ce capharnaüm inventé par les chancelleries, personne n’est vraiment chez soi.

Une Ville de Tous les Possibles Et de Tous les Excès
Ce statut international fait de Tanger quelque chose d’unique dans l’histoire du XXe siècle : une ville sans vraie loi, sans vraie frontière, sans vraie nationalité. Un endroit où tout est possible les affaires, l’art, l’espionnage, les trafics, les amours interdites, les fuites.
Des banques s’y installent en masse. Des réfugiés de toute l’Europe y trouvent asile. Des espions de toutes nationalités s’y croisent dans les cafés du boulevard Pasteur. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville est un nid d’espions comme il en existe peu dans l’histoire.
Mais il y a une face sombre que les guides touristiques passent sous silence. Du fait de la rivalité entre les grandes puissances, Tanger souffrit d’un sous-développement chronique. Malgré son emplacement idéal pour le commerce maritime, les puissances européennes n’investissaient pas dans les infrastructures. Ils n’avaient aucun intérêt à voir la ville et son port se développer, car il représenterait une concurrence au port français de Casablanca et au port espagnol de Ceuta. Les puissances étrangères ont ainsi saboté les avantages de Tanger en laissant la ville dans un entre-deux afin d’empêcher une puissance de prendre le dessus.
La Zone Internationale était une cage dorée.

La Beat Generation : Quand les Génies du Monde Entier Ont Élu Domicile à Tanger
Il faut comprendre ce qu’est Tanger dans les années 1950 pour saisir pourquoi des écrivains américains traversent l’Atlantique pour venir s’y installer.
C’est une ville internationale, libérée des conventions de l’Amérique puritaine, des lois de l’Angleterre victorienne, de la morale bourgeoise de l’Europe d’après-guerre. On y trouve tout : des restaurants de toutes nationalités, des bars qui ne ferment jamais, et une liberté de mœurs qui n’existe nulle part ailleurs.
Paul Bowles, l’inspirateur du mouvement de la Beat Generation, pose ses valises à Tanger en 1949. Venu pour un été, il y restera jusqu’à sa mort, en 1999. Il écrit à Tanger The Sheltering Sky Un thé au Sahara puis voyage, enregistre de la musique rifaine, retranscrit des récits oraux.
Dans son sillage arrivent les grands noms. Des noms de la Beat Generation s’installent dans la cité septentrionale pendant des mois, voire des années : Paul Bowles, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs.
À Tanger, William S. Burroughs avec l’aide d’Allen Ginsberg assemble son chef-d’œuvre Le Festin nu. Ce livre, qui sera l’un des romans les plus importants du XXe siècle, a été écrit dans une chambre d’hôtel de la médina de Tanger.
Mais attention il faut raconter ça honnêtement, sans nostalgie aveugle. Les écrivains de la Beat Generation qui sont arrivés dans le sillage de Paul Bowles ne s’intéressaient guère à la culture et à la population locales qu’en tant que curiosités exotiques et ne les fréquentaient que pour la drogue et le sexe. Ce chapitre de l’histoire de Tanger a aussi ses zones d’ombre. La ville était pour certains un terrain de jeu colonial sous une autre forme.
Ce qui est indéniable, c’est que Tanger a inspiré une littérature qui a changé la culture mondiale. Et ça, ça mérite d’être dit.
La Renaissance : Mohammed VI et le Grand Retournement
Le vrai tournant arrive avec Mohammed VI, couronné en 1999.
Le nouveau roi décide de miser sur Tanger. Et les projets sont colossaux.
Tanger Med : Le Projet qui Change Tout
Tanger Med se place à la 19ème place mondiale sur 500 ports à conteneurs dans le monde selon le classement de référence publié en mars 2024 par Alphaliner. Il intègre le top 20 mondial et se positionne comme premier en Afrique pour la 7ème année consécutive, et premier port en Méditerranée pour la 4ème année consécutive. Avec plus de 8,6 millions de conteneurs traités en 2023, le port tangérois a surpassé des ports prestigieux, notamment le port de New York et le port de Hambourg.
Pour mettre ça en perspective : le port de Tanger bat aujourd’hui Hambourg et New York. Une ville marocaine qui pendant des siècles a souffert du désintérêt des puissances étrangères est devenue le premier port de toute la Méditerranée.
Le groupe Tanger Med est également un moteur de développement régional, avec l’émergence d’un bassin de compétitivité favorable aux investissements et générateur d’emplois, aménageur et développeur de plus de 3000 hectares de zones d’activités économiques.
D’impressionnantes infrastructures ont transformé le paysage de Tanger et lui ont façonné un nouveau visage : l’ensemble portuaire Tanger Med, la reconversion du Port de Tanger Ville, le programme Tanger Métropole et la mise à niveau urbaine.
Aujourd’hui, Tanger est la deuxième ville économique du Maroc derrière Casablanca. Située à la pointe nord-ouest du pays, elle est le chef-lieu de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.

Ce Qu’il Reste de Tout Ça
Si on devait résumer l’histoire de Tanger en une seule idée, ce serait celle-là : Tanger n’a jamais vraiment appartenu à personne.
Pas aux Phéniciens. Pas aux Romains. Pas aux Portugais ni aux Anglais. Pas même aux puissances internationales qui ont pensé pouvoir la gérer par comités interposés. Et pourtant, elle a pris quelque chose de chacun d’eux un mot de vocabulaire, une recette de cuisine, une façon de construire une porte, un style de musique.
C’est pour ça que la médina de Tanger ressemble à nulle autre médina marocaine. C’est pour ça que le dialecte tangérois emprunte à l’espagnol, au portugais, au français et à l’arabe dans la même phrase. C’est pour ça qu’on trouve des traces de synagogues dans des ruelles où résonne l’adhan.
Tanger ne se comprend pas. Tanger se ressent.
Infos Pratiques Pour Visiter Tanger
Depuis Casablanca : Train direct, environ 5h30 ou 4h45 via le Maroc TGV (Al Boraq) jusqu’à Tanger Ville.
Depuis Ceuta ou Algésiras : Ferry en 35 minutes jusqu’au port de Tanger Med, puis navette vers la ville. Une des traversées les plus chargées d’histoire du monde.
La médina : Comptez une demi-journée minimum. Commencez par la Kasbah en haut, descendez vers le Grand Socco et le Petit Socco. Ne prenez pas de guide imposé à l’entrée — la médina est petite et se fait très bien seul.
La Légation Américaine : Rue d’Amérique. Gratuit. Incontournable pour comprendre l’histoire internationale de la ville.
La Librairie des Colonnes : Boulevard Pasteur. La plus vieille librairie de Tanger, fréquentée par Bowles, Genet, et tous les grands noms de l’époque bohème. Elle existe encore. Entrez.
Meilleure période : Avril-Mai ou Septembre-Octobre. L’été peut être venteux et chargé de touristes en transit.
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