Kasbah Taourirt

La Kasbah de Taourirt : L’Histoire Vraie du Palais le Plus Puissant du Sud Marocain

Il y a des endroits qui racontent l’histoire mieux que n’importe quel livre. La Kasbah de Taourirt à Ouarzazate, c’est un de ces endroits. Des murs ocre rouge qui montent vers le ciel, des tours crénelées qui surveillent le désert, et quelque part à l’intérieur de ce labyrinthe de 300 pièces, l’ombre d’une des familles les plus puissantes et les plus controversées du Maroc moderne.

Voici l’histoire complète. Celle qu’on ne vous raconte pas toujours.

Kasbah Taourirt
Kasbah-Taourirt

Avant les Glaoui : Les Origines Berbères de Taourirt

Tout commence au XVIIe siècle, bien avant que le nom « Glaoui » ne résonne dans tout le Maroc. La tradition orale attribue les premières constructions de Taourirt à la famille Imzwarn, une puissante famille locale qui comprend très tôt la valeur stratégique de cet endroit précis.

Et pour cause : Ouarzazate se trouve exactement à la confluence de plusieurs vallées. la vallée du Drâa, celle du Dadès qui constituaient les grandes artères du commerce saharien. Les caravanes qui descendaient vers l’Afrique subsaharienne devaient toutes passer par là. Contrôler Taourirt, c’était contrôler le flux de l’or, des épices, du sel, et des esclaves qui traversaient le Sahara.

Le Ksar Taourirt ce village fortifié berbère qui jouxte la kasbah existe depuis cette époque. Une communauté juive y vivait depuis plusieurs siècles, évaluée à environ 130 personnes encore en 1951, avant les vagues d’émigration. Il y avait une synagogue dans ce ksar jusqu’en 1956. Ce détail, souvent oublié, dit beaucoup sur la diversité de ce coin du Maroc avant que l’histoire ne le simplifie.

Les Glaoui S’emparent de Tout

Au XIXe siècle, un nom commence à dominer toute la région : Glaoui.

L’histoire commence réellement sous le Sultan Moulay Abderrahmane ben Hicham, qui nomme Mohammed Ibibt El Mezouari de Telouet chef des tribus Glaoua, Ouaouzguit et Imeghran. C’est le coup d’envoi d’une ascension qui durera plus d’un siècle.

En 1882, c’est Si Hammadi el Glaoui frère de Madani qui agrandit et restructure profondément la kasbah. Ce n’est plus une simple forteresse berbère. Ça devient une résidence palatiale, un symbole de pouvoir absolu dans tout le Sud marocain. Les liens familiaux sont tissés avec soin : le neveu de Mohamed Ibibt épouse Lalla Ijja Hmad, sœur d’Amghar, cimentant l’emprise des Glaoui sur Taourirt et Ouarzazate.

À son apogée, la Kasbah de Taourirt est une ville dans la ville : près de 300 pièces, plus de 20 riads, des dizaines de serviteurs, d’artisans, de gardes. Tout le monde vit sous ce même toit de pisé.

Thami El Glaoui : Le Seigneur de l’Atlas

Le personnage le plus célèbre de cette saga familiale, c’est sans aucun doute Thami El Glaoui, qui deviendra Pacha de Marrakech pendant toute la période du Protectorat français au XXe siècle.

Sa résidence officielle était la Kasbah de Telouet, plus au nord. Mais c’est à Taourirt que toute sa famille vivait au quotidien ses fils, ses cousins, les membres de la famille élargie entourés de centaines de serviteurs et d’artisans.

Thami El Glaoui reste une figure profondément ambivalente dans la mémoire marocaine. D’un côté, un chef de guerre redoutable, un administrateur habile qui a su garder sa région sous contrôle. De l’autre, un homme qui a collaboré avec les Français pour se maintenir au pouvoir, allant jusqu’à soutenir la déposition du Sultan Mohammed V en 1953. Ce choix lui a valu d’être perçu par beaucoup de Marocains comme un traître à la cause nationale.

Si Hammadi el Glaoui règne jusqu’à sa mort en 1937. Le contrôle de Taourirt passe ensuite à Mohamed ben Hammadi, puis en 1940 à Mohamed El Mahdi ben Hammadi, qui gouverne jusqu’à l’indépendance du Maroc.

La Kasbah de Taourirt Après l’Indépendance : De Palais en Ruines

Quand le Maroc retrouve son indépendance en 1956, tout s’effondre pour les Glaoui. Les biens de la famille sont réquisitionnés par le gouvernement. La kasbah se vide. Des squatteurs s’installent. Sans entretien, la construction en pisé commence à s’éroder lentement.

La même année, la communauté juive du ksar quitte définitivement les lieux.

En 1954, deux ans avant l’indépendance, la kasbah avait été ajoutée à la liste du patrimoine national marocain ce qui n’empêchera pas des années de dégradation. En 1956, elle passe sous contrôle de l’État, avant que la propriété ne soit rendue à la famille Glaoui au début des années 1960.

Finalement, en 1972, la Municipalité d’Ouarzazate rachète la kasbah. Mais elle reste largement abandonnée pendant encore une quinzaine d’années.

La Renaissance : L’UNESCO et la Mémoire Sauvée

À la fin des années 1980, les choses changent. Le CERKAS Centre de Conservation et de Réhabilitation du Patrimoine Architectural Atlasique et Subatlasique est créé et commence à superviser la conservation des kasbahs du sud marocain.

Dans les années 1990, l’UNESCO intervient et finance une restauration partielle de Taourirt. Ce sont ces parties restaurées que les visiteurs voient aujourd’hui : les salons aux plafonds en cèdre sculpté, les murs couverts de zelliges et de peintures, les motifs géométriques amazighs sur les façades extérieures. Un travail de fourmi pour sauver ce qui peut encore l’être.

Aujourd’hui, une partie de la kasbah reste habitée par des familles marocaines qui y vivent dans les sections non restaurées. Si vous avez la chance de tomber sur eux lors d’une visite, certains vous ouvriront leur porte pour quelques dirhams. C’est là dans cette partie brute, non touristique qu’on comprend vraiment ce qu’était cette kasbah quand elle était vivante.

L’Architecture : Ce Qu’il Faut Savoir Avant de Visiter

De l’extérieur, la Kasbah de Taourirt ressemble à un château de sable géant. Les murs en pisé prennent une teinte ocre rouge selon la lumière du jour tôt le matin, ils semblent presque dorés. Les tours crénelées gardent leurs formes traditionnelles berbères.

À l’intérieur, le contraste est saisissant. On passe d’un couloir sombre à un salon richement décoré. Quelques pièces ont conservé leurs plafonds en planches de cèdre sculptées et peintes, leurs murs en zellige, leurs fenêtres en stuc ajouré. C’est l’héritage de la période Glaoui, quand on faisait venir des artisans de Marrakech et de Fès pour décorer la résidence.

Le labyrinthe de couloirs, d’escaliers et de portes à serrures en forme de clé est authentique pas reconstitué pour les touristes. C’est ce qui rend la visite intéressante, même si aujourd’hui une grande partie reste inaccessible.

KASBAH TAOURIRT

Hollywood est Passé par Là

Ouarzazate est depuis longtemps surnommée « le Hollywood du désert ». La Kasbah de Taourirt en a profité : elle a servi de décor dans Gladiator de Ridley Scott et dans Le Prince de Perse. Le musée du cinéma, situé juste en face de la kasbah, retrace d’ailleurs toute cette histoire cinématographique de la région.

Le Séisme de 2023 : Une Fragilité qui Rappelle l’Urgence

En septembre 2023, le séisme qui a frappé le sud du Maroc a abîmé la kasbah. Aujourd’hui encore, certaines parties sont fermées au public pour des raisons de sécurité. Ça donne une idée de la fragilité de ces constructions en pisé face aux chocs sismiques. La restauration continue, mais les moyens restent limités.

Infos Pratiques pour la Visiter

Où : En plein centre de Ouarzazate, facilement accessible à pied depuis la place principale.

Depuis Marrakech : Environ 3h30 à 4h de route en passant par le col du Tichka. Un des plus beaux trajets du Maroc.

Tarif : Environ 20 dirhams l’entrée (moins de 2€). Des guides proposent leurs services aux alentours compter 100 à 150 DH, mais la visite se fait très bien seul.

Meilleur moment : Tôt le matin (lumière magnifique sur le pisé) ou en fin d’après-midi. Évitez les après-midis d’été, la chaleur est écrasante.

Quoi apporter : Chaussures fermées (les escaliers sont parfois irréguliers), de l’eau, et un chapeau si vous y allez en saison chaude.


La Kasbah de Taourirt, ce n’est pas un musée aseptisé. C’est un endroit qui vit encore, qui porte les traces de plusieurs siècles de pouvoir, de commerce, de colonisation et de résistance. On y voit l’architecture berbère dans ce qu’elle a de plus brut, et les raffinements de la période Glaoui dans les quelques salons restaurés. Et si on tend l’oreille dans les ruelles du ksar qui la jouxte, on entend encore quelque chose de cette histoire qui continue.

Vous visitez Ouarzazate ? Ne repartez pas sans voir aussi Aït Benhaddou, à 30 minutes de route un autre monument classé UNESCO qui raconte une autre face du Maroc profond.

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